La Vallée des Masques

nouvautes0Tarun Tejpal – traduit de l’anglais (Inde) par Dominique Vitalyos

Albin Michel – 454 pages

 

roman, romans étrangersIl va être neuf heures et demie. Il me reste très peu de temps. Les wafadar entreront par cette fenêtre ouverte ou bien ils se faufileront sans bruit jusqu’à moi par l’escalier. Il ne servirait à rien de me barricader. A un moment, je lèverai les yeux et leurs ombres seront là, emplissant la pièce. Peut-être m’adresseront-ils la parole ; peut-être, dans leur compassion, me saigneront-ils sans proférer un mot.

Je serai mort avant que la nuit s’achève, c’est presque une certitude.

La seule chose qui importe, c’est ce que je peux raconter pendant le temps qu’il me reste à vivre.

 

 

Le narrateur attend que ses anciens frères, les Purs entre les Purs, les disciples d’Aum, viennent le tuer pour avoir fui la Vallée où la communauté vit à l’abri du monde son idéal de pureté. Lui-même  ancien wafadar, protecteur-meurtrier entraîné depuis l’enfance, il se sait condamné sans aucune chance de s’en sortir. Il enregistre sur un lecteur cassette l’histoire de sa vie, sans savoir si celle-ci trouvera jamais un écho dans ce monde « normal » qu’il a rejoint.

C’est donc l’histoire d’un enfant, puis d’un homme, dont la personnalité est écrasée, le nom aboli, le visage enfoui sous un masque sans traits, au cerveau lavé de fond en comble par des années de méditation et de répétitions du culte du grand Aum, gourou légendaire dont l’exemplarité doit être la seule norme. C’est aussi l’histoire d’une prise de conscience, du rejet de la manipulation et d’une fuite sans autre espoir que celle d’avoir été son propre maître quelques mois durant…

 

Comme on peut sans douter à la lecture du résumé, ce roman fait froid dans le dos. La grande force de cette Vallée des masques, c’est l’implacabilité de la démonstration : tout, dans la communauté d’Aum, a été rigoureusement pensé pour annihiler les personnalités. Rejet de la famille au profit de la communauté, oubli du nom et de son propre visage, abolition de tout type de sentiment, autocritique permanente, justification du meurtre et du viol. Chaque étape de la vie du narrateur contient son lot de lavage de cerveau et d’épreuves aussi déshumanisantes que cruelles. Mais rares sont les Purs qui s’en rendent compte, trop heureux de souffrir et de s’oublier pour remettre en question la société « juste » dans laquelle ils vivent.

 

En vis-à-vis de cette communauté parfaite se trouve l’Outremonde, le notre, gangréné par les pulsions, les passions, les sentiments, en bout de course et voué à l’autodestruction.  C’est ce monde qu’a rejoint le narrateur, et qu’il tente d’apprivoiser à travers ces choses qu’on lui a toujours appris à détester : l’amour auprès d’une femme chez qui il vit, la musique dont il ne peut se rassasier, l’écrit qu’il lit compulsivement et sous toutes ses formes (romans, essais, pubs, prospectus, tract…).

 

C’est un livre qui m’a fait beaucoup reconsidérer certaines positions très affirmatives que je peux avoir. « Moi, dans une secte ? Bon courage pour réussir à me laver le cerveau ! Ca n’arrive qu’aux autres, les faibles et les terrains propices ; moi, on ne me la fera pas ! » etc etc… Bien que le roman traite d’une vie commencée dans les préceptes de la secte, et donc longtemps incapable de remettre en cause son mode de vie , la démonstration de la déshumanisation est tellement efficace qu’on se surprend à se dire « Qui est vraiment à l’abri, en fin de compte ? ». Plus les épisodes s’enchaînent où l’on est persuadé que la prise de conscience annoncée dès le début du roman va enfin avoir lieu et où rien ne se passe, plus on réalise qu’un système de pensée peut-être l’étau le plus difficile à contrer.

 

A un moment donné, des « traîtres »tentent de s’enfuir. Vite rattrapés, ils hurlent au despotisme et au lavage de cerveau. On se doute que ça ne finira pas bien pour eux mais au moins est on rassurés que quelques esprits forts aient réussi à se détacher du lot. Ca ne prendra pas plus de deux heures (même pas de torture, hein, de simple attente dans une geôle !) pour que ceux-ci supplient qu’on les mette à mort, ayant soudainement réalisé leur traitrise et leur félonie à remettre en question les principes de vie de leur cher et aimant Pur-entre-les-Purs…

 

Bref, un roman pas drôle, mais porté par un souffle indéniable et une maîtrise du suspense et des rebondissements haletants, au style vif, dans lequel on plonge tête baissée pour n’en ressortir que 400 pages plus tard complètement sonné (et avec la pureté en horreur… )! 

 

Pour qui ?

Pour les amateurs de grand roman captivant et bien écrit.

Pour ceux qui aiment les histoires de communauté et de vie en milieu clos.

Pour les lecteurs de roman de formation (et de déformation).

Pour les curieux des sectes.

Pour les fans de Tejpal, dont je me suis déjà procuré les deux précédents romans, à coté desquels j’étais honteusement passé.

 

 

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Cette lecture rentre dans le cadre du challenge

Le tour du monde en 8 ans

Pays : L’Inde

 

Bonnes lectures à tous et toutes,

 

Yvain

 

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